Jeudi 26 Septembre 1996

Une handicapée qui a réussi

 

Béatrice Hess n'est pas seulement une nageuse qui a gagné six médailles d'or à Atlanta. Cette mère de famille lutte aussi pour gommer les handicaps que la vie lui a réservée. PRATIQUEMENT inconnue du grand public il y a quelques semaines, la Colmarienne Béatrice Hess s'est révélée à l'occasion des Jeux Paralympiques d'Atlanta. Au fil des jours, la nageuse collectionnait les médailles d'or pour réaliser une performance sportive extraordinaire, ponctuée par six médailles d'or individuelles, une médaille d'argent en relais et cinq records mondiaux dans sa catégorie. Son retour en Alsace relaté dans nos colonnes a soulevé un courant populaire assez inhabituel. Élevée au rang de chevalier de la légion d'honneur, la championne savoure désormais ses succès et découvre la célébrité. Et si vous n'aviez remporté aucune médaille à Atlanta ? Rater les Jeux, je ne l'imaginais même pas. J'étais partie pour gagner et pas seulement pour participer. J'avais des objectifs bien précis : remporter des médailles. Je n'en connaissais ni la couleur, ni le nombre, mais mon objectif c'était le podium. En revanche, les retombées médiatiques je ne m'y attendais pas. D'ailleurs elles n'existaient pas. Comment se sont passées les journées après le retour ? Il a d'abord fallu récupérer de la fatigue. Beaucoup de gens sont venus me féliciter chaleureusement. On est écouté, on est regardé. C'est agréable de constater qu'il y a plein de gens qui ne connaissaient pas le handisport, qui ne savaient pas ce que je faisais et qui, maintenant, grâce à mes médailles, savent que ça existe. C'est un petit objectif d'atteint. Vous sentez-vous la porte-parole d'une cause maintenant qu'on vous tend le micro ? Je ne vais pas essayer de faire passer une idée ou une opinion personnelle. En revanche, j'ai envie de parler du sport. J'espère qu'à travers mon exemple, on prendra conscience que l'handicapé peut et doit pratiquer une discipline sportive, qu'il peut s'épanouir, être indépendant et équilibré. Que rien n'est jamais définitif. Je véhicule l'image d'une handicapée qui a réussi, qui a une vie de famille, qui s'est mariée. Les autres sportifs handicapés sont plutôt des célibataires ? Peu de participants aux Jeux sont mariés. Au niveau de la natation, j'étais la seule. Bien sûr, je suis aussi la plus âgée, mais c'est plus difficile pour les filles que pour les garçons. Pourquoi ? Fonder une famille pour une personne handicapée n'est pas évident. C'est dur au départ, mais je pense que ça va changer. Concilier vie de famille, sport et entraînement demande toute une organisation. J'ai montré que c'est possible, cela peut permettre à d'autres d'avoir de l'espoir et d'imaginer leur avenir différemment. « DANS L'EAU, IL N'Y A PAS DE HANDICAP » Vous avez réussi dans la natation. Pourquoi ce choix ? J'ai découvert la natation à treize ans, parce qu'elle faisait partie de mes séances de rééducation après ma maladie. Je l'ai préférée au volley ou au basket. Parce que vous êtes une individualiste ? Non pas du tout. J'aime bien les sports d'équipes. Prenez la natation il y a aussi une notion d'équipe en relais. Je me sentais simplement à l'aise dans l'eau. Vous vous entraînez avec des valides. Quel est l'avantage qu'on en tire ? Dans l'eau il n'y a plus de handicap. Je suis l'une des seules « handisports » en France à pouvoir nager dans la même ligne d'eau que les valides qui me stimulent et m'obligent à me dépasser. Des étrangers suivent la même orientation. C'est la raison pour laquelle le niveau est en constante progression. Quelle a été la réaction des valides vis-à-vis de vous. Vous a-t-on regardé de manière curieuse ? Pas du tout. Ca se passe très bien. J'ai été moi même étonnée au départ. Ils remettent les choses dans leur contexte. Il savent que je vais moins vite, mais pour eux c'est normal. Si je nage 38 secondes en crawl, ils vont m'applaudir comme lorsqu'ils couvrent la même distance en 27 ou 28 secondes. Ils savent très bien que matériellement il m'est impossible de nager aussi vite qu'eux. Par contre, ils vont essayer de faire un chrono contre moi et m'encourager pour que j'aille plus vite. Vous êtes une nageuse comme une autre pour eux ? Une nageuse à part entière. J'ai aussi la chance d'avoir un entraîneur, Stéphane Fontaine, qui n'est pas parti sur le principe du handicap. Il m'a dit qu'à partir du moment où je suis motivée pour nager, il s'occupe de moi. D'ailleurs j'effectue les mêmes entraînements que les valides. Certains soirs vous êtes rentrée en pleurant selon votre mari ? Pas en pleurant, mais fatiguée, lessivée. Mais j'aime quand même ce que je fais et en partant de ce principe ça va toujours. La natation est un sport ingrat parce qu'on voit défiler des carreaux. C'est tout. Il n'y a que ça. Vous n'avez jamais eu envie de tout laisser tomber ? Jamais. Parce qu'au fond de moi il y avait toujours l'objectif d'Atlanta. Même si j'étais fatiguée, l'objectif était là. Bien sûr, je n'avais pas toujours envie d'aller à l'entraînement. Surtout quand il y avait autre chose à faire à la maison. Où puise-t-on alors sa motivation ? Dans ce qu'on aime. La passion prime. Au départ j'en avais discuté avec mon mari. Je ne m'étais pas embarquée dans l'aventure comme ça par hasard. On savait qu'il y aurait beaucoup de choses à sacrifier dans la vie de famille pour arriver à faire les Jeux. Votre mari et de vos enfants tiennent une place importante dans vos performances ? Déjà je n'aurais pas pu faire les Jeux si mon mari n'avait pas accepté ma préparation. Car il faut savoir que je ne rentrais que le soir à sept heures. S'il n'avait pas consenti sa part de travail en cherchant les enfants à l'école, je n'aurais pas pu m'entraîner autant. Il y a une participation des deux. Pour la cuisine, je préparais les plats à l'avance et il les réchauffait. Mais le plus dur pour lui c'était les stages nationaux qui m'éloignaient du foyer durant une à deux semaines. Il a aussi fallu que les enfants acceptent que maman parte une semaine et qu'ils ne vivent qu'avec papa. On leur a expliqué que maman partait pour nager et gagner des médailles. On a toujours été clair avec eux. Êtes-vous prête à recommencer cela pour Sydney en l'an 2000 ? On va vivre avec un objectif beaucoup plus court, celui de l'éducation des enfants. Puis, je songerai aux championnats d'Europe de l'an prochain en Espagne et aux mondiaux d'Oslo dans deux ans. Je verrai alors si j'ai deux ou trois concurrentes pour me taquiner. Je vais me reposer un mois ou deux et prendre du recul sur tout ce qui s'est passé. Pour recommencer avec plaisir la natation sans penser immédiatement à des records. Suivez-vous les compétitions de natation des valides ? Les seuls valides que je prends comme exemple sont ceux avec lesquels je nage à Colmar. Je connais des nageurs comme Popov ou Esposito, mais uniquement par le biais du tube cathodique et ce n'est pas pareil pour moi. Bien sûr je regarde leur technique de nage car la nôtre se calque sur celle des valides. On regarde comment ils placent leur bras et on s'adapte de manière à compenser au maximum notre handicap pour glisser le plus efficacement possible. Mais je m'inspire plutôt de ce que je vois à Colmar. Il n'est pas nécessaire d'aller loin pour avoir des exemples. Les Colmariens nagent aussi tous les jours et ont autant de volonté que les autres. « J'ACHÈTE MES MAILLOTS » Ne pensez-vous pas que les Jeux Paralympiques devraient faire partie des Jeux Olympiques au lieu de séparer valides et handicapés ? Je ne pense pas que cela soit possible en raison des problèmes d'organisation que cela poserait. A Atlanta on était déjà 4000. Et nous serons de plus en plus nombreux, parce que nous avons intégré cette année aux Paralympiques ceux qu'on appelle les M.H. (handicapés mentaux). L'important c'est d'avoir les mêmes Jeux et la même valeur au niveau de la reconnaissance. C'est la meilleure intégration qu'on puisse avoir. Combien valait une médaille d'or aux Paralympiques ? Si elle avait été fixée à 250 000 francs, comme chez les valides, je serais riche. A Séoul en 88, je n'ai rien touché. Je sais que cette année il y aura quelque chose, mais je ne connais pas encore la somme. J'espère toucher une récompense pour mes efforts. Si on voulait l'égalité pour tout le monde, les sommes devraient être identiques. Je pense d'ailleurs que les médias vont jouer un rôle important pour cette reconnaissance. Avez-vous été aidée par des sponsors ? Les rares soutiens sont des amis. Principalement l'entreprise CPS Interim, MLI Services, le Rotary Club ou GM2 santé. Cette dernière m'a aidée à acheter mon fauteuil. Ces sommes je les ai d'ailleurs confiées à mon club qui me remboursait mes frais de stage et mes déplacements. Mais je n'ai pas eu d'argent pour vivre de la natation. J'achète mes maillots et le reste du matériel. Pour vous, il y aura un avant et un après Atlanta ? Certainement. Je me suis promenée à Ribeauvillé, mon village natal, et j'ai constaté que beaucoup de gens, que je ne connaissais pas spécialement, étaient très fiers et contents de me dire bonjour et de me féliciter. Il y a des félicitations qui vous ont particulièrement touché ? Des mamans d'enfants handicapés m'ont écrit des cartes. Leurs enfants étaient simplement heureux car mes médailles leur donnent de l'espoir. Ils ont réalisé une carte postale sur un ordinateur pour me remercier. Cela m'a d'autant plus touchée que je ne connais pas ces gens. Ça prouve que mes médailles les stimulent et c'est mon objectif maintenant. Je dois drainer d'autres gens pour qu'ils profitent de mon expérience. Une championne qui cueille aussi bien les lauriers de la gloire que les fleurs de son jardin.

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